COVID, statistiques et effet de perspective : les décès survenus en soins de longue durée

Au fur et à mesure qu’évolue la pandémie, les données statistiques s’accumulent. Il est clair que de telles données sont utiles pour décrire la situation et permettre aux autorités politiques de prendre des décisions. Mais il est tout aussi clair que l’appréciation de ces données doit prendre en compte leurs limites : problèmes d’acheminement des informations, erreurs de mesure, intervention (ou inertie) des gouvernements, etc. La comparaison des données d’un pays à l’autre est encore plus délicate, chacun des problèmes mentionnés survenant cette fois selon des logiques différentes.

Je souhaiterais discuter ici d’une série particulière, celle des décès survenus dans les résidences de personnes âgées. Étant donné le profil particulier qu’a pris la pandémie au Québec et au Canada, cette question a largement retenu l’attention. Ainsi, selon un récent rapport de la Société royale du Canada (SRC) paru en juin 2020, « 81% de toutes les personnes décédées de la COVID-19 (au Canada) sont des résidents d’établissements de SLD (soins de longue durée) ». Le rapport ajoute que cette proportion est de 27% pour l’Angleterre et le Pays de Galles, 28% pour l’Australie, 31% pour les États-Unis, 34% pour le Danemark et l’Allemagne, 47% pour l’Écosse, 49% pour la Suède et 66% pour l’Espagne.[1] Ce rapport de la SRC puise l’essentiel de ces données dans un autre rapport, publié plus tôt le même mois par l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS). Dans celui-ci, on compare ce chiffre de 81% à la moyenne des décès survenus en établissement de soins de longue durée ou leur équivalent dans les pays de l’OCDE, soit 42%. Sans surprise, c’est le Canada qui domine, et de loin, ce funeste palmarès. L’ICIS sent toutefois le besoin d’ajouter, à la fin du document, une section portant sur les limites de son étude. On peut y lire notamment que :

Les données sur les cas de COVID-19 et les décès liés à la maladie ne sont pas directement comparables, car les normes de dépistage et de déclaration et la définition des SLD varient d’un pays à l’autre. Dans de nombreux pays, les cas de COVID-19 sont sous-déclarés en raison d’un manque de dépistage et de déclaration dans les établissements de soins et des délais d’obtention des résultats d’analyse. La définition des soins de longue durée, dans le contexte de la déclaration liée à la COVID-19, varie d’un pays à l’autre.[2]

Mais, alors, pourquoi s’être livré justement à une comparaison directe si on ne disposait pas des données pour le faire? Compte tenu du profil général de la pandémie, il y a de bonnes raisons de croire qu’au Canada, les provinces ont assuré une surveillance statistique adéquate des décès (autrement, on n’aurait pas ce 81%, ni le 86-90% du Québec[3] pour cet indicateur), et que dans les pays où ce pourcentage est très faible, cette surveillance statistique n’a pas été adéquate.

Il y a plus. On peut arguer que l’indicateur retenu – la proportion des décès survenus en SLD – induit un effet de perspective qui fausse l’analyse. Ainsi, prenons l’exemple de la Colombie-Britannique, dont tout le monde conviendra, qu’avec environ 180 décès à ce jour, elle a admirablement répondu au défi, notamment en prenant des mesures adéquates pour protéger la population de ses SLD. Pourtant, pas moins de 70% des décès de la province liés à la COVID sont survenus dans ces établissements! Dira-t-on que la Colombie-Britannique a fait pire que les États-Unis, l’Espagne, la France ou l’Italie? Poussons l’indicateur à sa limite : s’il survenait un décès à l’Île-du-Prince-Édouard (ce que personne ne souhaite) et que celui-ci survenait dans un SLD, on atteindrait alors 100%! Examinons la question sous un autre angle. Supposons que la pandémie ait fait un même nombre de victimes au total, mais une plus grande proportion parmi les personnes vivant à domicile ou parmi les plus jeunes : la situation serait-elle alors pire ou meilleure? Nous parlons ici d’effet de perspective parce que l’indicateur retenu n’est pas lui-même sans fournir une certaine information (le fait que la proportion des décès en SLD soit si élevée nous dit en creux que la pandémie ne s’est pas autant répandue dans l’ensemble de la communauté qu’on aurait pu le craindre); mais il a le défaut de poser le problème (comment penser les décès survenus en SLD de manière à faire mieux dans l’avenir?) d’une manière qui n’est pas particulièrement éclairante.

Si l’on souhaite en effet comparer la « performance » du Canada à cet égard avec celles d’autres juridictions, l’indicateur à retenir n’est pas la proportion des décès survenus en SLD et liés à la COVID par rapport à l’ensemble des décès liés à la COVID-19 survenus dans le pays, mais plutôt la proportion des décès survenus en SLD et liés à la COVID par rapport à la population totale des SLD. Seulement ainsi pourra-t-on savoir dans quelle mesure on a réussi à protéger cette population. Or, de telles données commencent à exister et offrent une tout autre perspective. Une étude récemment publiée par des chercheurs liés à la London School of Economics et dont le travail de critique des sources et des données surpasse de loin ce à quoi nous avons été habitués, nous livre à cet égard une comparaison internationale éclairante. Si l’on choisit donc de retenir pour indicateur la proportion des décès en SLD liés à la COVID par rapport à la population totale des SLD, on obtient un portrait très différent de ceux proposés par la SRC et l’ICIS, comme le montre le tableau qui suit.

Pays Décès attribués à la COVID
en % de la population en SLD
Nouvelle-Zélande 0.04
Hongrie 0.2
Autriche 0.3
Norvège 0.4
Allemagne 0.4
Slovénie 0.5
Danemark 0.5
Canada 1.5
France 2.4
Suède 2.8
Italie 3.1
Irlande 3.2
Belgique 4.9
Royaume-Uni 5.3
Espagne 6.1

Source : Comas-Herrera A, Zalakaín J, Litwin C, Hsu AT, Lemmon E, Henderson D and Fernández J-L (2020) Mortality associated with COVID-19 outbreaks in care homes: early international evidence.

Comme on peut le voir, la perspective offerte est très différente. La position du Canada dans ce classement n’est plus du tout la même que celle associée à l’autre indicateur. Et si l’on ajoute que, pour un certain nombre de ces pays, le nombre des décès survenus en SLD est probablement sous-estimé, le score qu’ils ont obtenu ne pourra qu’empirer une fois ces chiffres redressés. Si l’on prend le Québec séparément, on obtient, pour les décès survenus en CHSLD et RPA (résidences pour personnes âgées), un taux situé entre 3.3% et 3.5%, ce qui le situe dans la moitié des pays ayant moins bien réussi à protéger la population en SLD.[4]

Mais, à cet égard, ni le Québec ni le Canada n’apparaissent exceptionnels. Les différences considérables que l’on peut observer dans ce tableau suggèrent qu’une amélioration de la situation est très possible et qu’elle repose sur des changements apportés aux établissements eux-mêmes et aux procédures à y faire respecter en cas de risque d’infection plutôt que sur une réorganisation globale du système de soins.  


[1] Société royale du Canada. Rétablir la confiance : la COVID-19 et l’avenir des soins de longue durée, juin 2020, p. 13-14.

[2] Institut canadien d’information sur la santé. La pandémie dans le secteur des soins de longue durée : où se situe le Canada par rapport aux autres pays? P. 7.

[3] Cette variation est due au fait que l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) ne distingue pas les décès survenus en RI (ressources intermédiaires) de ceux des personnes dont le lieu de résidence était inconnu ni de celles dont le lieu de résidence était « autre » (que le domicile, une RPA ou un CHSLD).

[4] Ce taux est obtenu en divisant le nombre des décès en CHSLD et en RPA rapportés par l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) par le nombre de personnes vivant dans ces établissements selon les chiffres trouvés dans : Hsu AT, Lane NE, Sinha SK, Dunning J, Dhuper M, Kahiel Z, Sveistrup H. Report : Understanding the Impact of COVID-19 on residents of Canada’s long-term care homes– ongoing challenges and policy responses. Article in LTCcovid.org, International Long-Term Care Policy Network, CPEC-LSE, 10 May 2020. Les réserves exprimées plus haut sur les données s’appliquent évidemment ici, d’où l’étendue suggérée (3.3 à 3.5).

Ce contenu a été mis à jour le 6 août 2020 à 9 h 53 min.